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« Le peuple américain actionnaire de l'IA » : décryptage d'un scam présidentiel

Une phrase lâchée dans Air Force One fait bondir les semis de plusieurs dizaines de milliards. Pourquoi la « participation du peuple à l'IA » ne se fera pas sous cette forme, et pourquoi l'annonce est le seul livrable.

Donc voilà. Vendredi, à bord d’Air Force One, Donald Trump lâche devant les journalistes que son équipe « étudie » l’idée que les labos d’IA offrent au grand public américain une participation dans leurs boîtes, que l’État fédéral deviendrait « essentiellement un partenaire » des entreprises, et qu’il y a « quelque chose de très intéressant là-dedans ». Citation complète du dispositif programmatique : « On va regarder ça »…

Lundi matin, en préouverture, Nvidia +1 %, Marvell et Micron entre +4 % et +7 %, AMD +1 %. Une phrase en l’air dans un avion a fait bouger plusieurs dizaines de milliards de capitalisation. Voilà le seul mécanisme qui a réellement fonctionné ici. Et c’est exactement le sujet.

Le précédent qui dit tout : la « réserve stratégique de Bitcoin »

Souvenez-vous du tabac médiatique de mars 2025. Décret exécutif, « Strategic Bitcoin Reserve », l’Amérique devient une « superpuissance Bitcoin », etc. Quinze mois plus tard, où en est-on concrètement ?

  • L’État détient ~328 000 BTC (~25 Md$). Zéro acheté sur le marché : c’est intégralement du bitcoin saisi lors d’affaires judiciaires.
  • Le décret faisait trois choses : consolider les coins dispersés entre agences, interdire de les vendre, et demander des stratégies d’acquisition « budget-neutral » sans un dollar du contribuable.
  • En août 2025, le secrétaire au Trésor Scott Bessent confirme noir sur blanc que les États-Unis « n’achèteront pas » de bitcoin supplémentaire.
  • Les lois censées transformer ça en vrai programme d’achat (BITCOIN Act de Lummis, ARMA de Begich) sont toujours coincées au Congrès. La version « modérée » a même discrètement supprimé l’objectif du million de BTC.

Résultat net : une réserve qui n’est qu’un autocollant posé sur un stock de saisies, plus une interdiction de revendre. Le narratif promettait un acheteur souverain ; la réalité opérationnelle, c’est un coffre-fort qui ne fait rien. Gap promesse / livraison maximal.

C’est le template. Et la « participation à l’IA » coche les mêmes cases.

Pourquoi « le peuple actionnaire de l’IA » ne se fera pas (sous cette forme)

1. Il n’existe aucun véhicule juridique pour ça. « Un partenariat avec le peuple américain », ça ne veut rien dire en droit des sociétés. Le peuple ne détient pas d’actions. Au mieux, c’est un fonds souverain (US SWF) qui porte la participation, c’est-à-dire l’État, pas vous. La formule « participation au peuple » est un emballage rhétorique, pas une structure de capital.

2. Le calendrier trahit l’intention. L’idée « monte » pile après que Bernie Sanders a annoncé une taxe unique de 50 % sur les actions des labos d’IA, fléchée vers un fonds souverain. Trump reconnaît lui-même que ça « résonne » chez une partie de son électorat et que ça pourrait « apaiser l’anxiété » du public face à l’IA. Traduction : on récupère le cadrage populiste de l’adversaire pour le neutraliser, sans s’engager sur le moindre mécanisme. Désamorçage politique à coût zéro.

3. Cette administration n’arrive même pas à signer un décret IA. Rappel utile, dans le même article : la cérémonie de signature du décret sur l’IA du 21 mai a été annulée à la dernière minute parce que l’industrie tech s’y opposait. La version revue et corrigée se contente de demander des tests de cybersécurité volontaires. Quand tu n’arrives pas à imposer un audit volontaire, tu ne nationalises pas un bout d’OpenAI le lundi suivant.

4. Les boîtes visées sont en train d’entrer en bourse. Anthropic, OpenAI, SpaceX visent des IPO à des valos en milliers de milliards. Diluer ces deals en collant l’État au capital juste avant l’introduction ? Les conseillers VC de Trump, David Sacks en tête, qui a déjà éreinté la proposition Sanders, ne laisseront pas passer. Le rapport de force est connu.

L’objection honnête : « mais Intel, MP Materials… »

Et c’est là que je ne vais pas vous raconter de salades, parce que c’est l’angle par lequel on va essayer de me contredire. Oui, cette administration prend des participations directes, et ce n’est pas du flan :

  • Intel, 22 août 2025 : conversion de ~8,9 Md$ d’aides CHIPS en ~10 % du capital.
  • MP Materials (terres rares), juillet 2025 : le DoD met 400 M$ en actions préférentielles convertibles + un warrant sur ~11,2 M d’actions à 30,03 $.
  • Plus le golden share Nippon Steel / US Steel, le dossier TikTok, etc.

Donc l’État sait prendre des stakes. Mais regardez la nature de ces opérations : ciblées, négociées, sécurité nationale, termes financiers précis (preferred, warrants, prix d’exercice). C’est de la politique industrielle de niche, contractualisée, sur des actifs jugés stratégiques.

Ça n’a rien à voir avec « le peuple américain reçoit une part de l’IA ». Le précédent Intel rend plausible une prise de participation étroite dans un labo, négociée en coulisses. Il ne rend absolument pas crédible la version vendue sur le tarmac, la participation populaire universelle. Ce qui pourrait arriver n’est pas ce qui est annoncé. C’est tout le tour de passe-passe.

Le vrai produit vendu : une option sur un narratif

Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’annonce est le livrable. Elle ne coûte rien, n’engage à rien, et elle produit immédiatement deux effets : elle fait grimper les semis et elle vole à Sanders son drapeau « l’IA pour tous ». Le coût politique du non-suivi ? Nul… comme pour la réserve Bitcoin, dans douze mois personne ne demandera de comptes sur « le partenariat avec le peuple ».

C’est une opération de communication monétisée par le marché, pas une politique. Le tell est toujours le même : pas de mécanisme, pas de base légale, pas de calendrier, juste un conditionnel prononcé devant une caméra. Exactement comme les États-Unis ne se sont jamais mis à acheter du Bitcoin pour leurs réserves, ils ont rebaptisé un tas de saisies et interdit de les vendre.

Mon pari : réunion à la Maison-Blanche la semaine prochaine, communiqué vaseux, peut-être à terme une prise de participation chirurgicale dans un seul labo emballée en « victoire pour les Américains ». La participation du peuple à l’IA, elle, restera ce qu’elle est aujourd’hui : un titre d’article, et une bougie verte sur Nvidia.


$ cd ..